Waldemar Kita, Président du FC Nantes, s'est exprimé à News Tank Football concernant cette pandémie du Covid-19. L'homme d'affaires franco-polonais, qui est également membre du conseil d’administration et du Bureau de la Ligue de Football Professionnel, affirme aussi que "la situation actuelle peut être une bonne occasion de changer beaucoup de choses". Entretien.
Tout d’abord une réaction au décès de Pape Diouf, qui était président de l’OM (2005-2009) lorsque vous êtes devenu président du FC Nantes (2007) et qui est décédé, victime du coronavirus, le 31/03/2020…
Waldemar KITA : "Je veux présenter mes sincères condoléances à sa famille et à tous ses proches. Je n’ai pas eu, hélas, l’opportunité de bien le connaître, car il a quitté la présidence de l’Olympique de Marseille peu après mon arrivée à Nantes. Je remarque que l’honneur et le respect sont des notions qui reviennent constamment quand on parle de lui. Il a occupé de multiples rôles dans le football et à chaque fois, dans chaque fonction, il a toujours cherché à bien faire pour le football. Notre sport gardera donc un excellent souvenir de Pape Diouf et c’est justice."
Comment vivez-vous cette crise sanitaire, à la fois comme président de club et comme administrateur de la LFP ?
"La situation est compliquée pour le football, mais aussi pour toute une économie. Quand on a l’habitude de travailler au bureau, c’est difficile d’être confiné, de ne plus avoir de contacts humains, de ne plus pouvoir échanger aussi facilement. Au téléphone, il faut faire attention aux tensions, il faut être diplomate et en même temps continuer les actions. On a plus de mal à savoir comment réagit l’interlocuteur…
Des conférences téléphoniques à 15 ou 20, chacun dans son bureau, ce n’est pas évident. C’est très compliqué, on n’est pas habitué, c’est peut-être une question de génération : les enfants sont dans les ordinateurs, les réseaux sociaux, les messages… Il y a 40 ans, tout se réglait au restaurant, il y avait des réunions planifiées, mais aujourd’hui, on doit régler les problèmes par téléphone."
Votre club, le FC Nantes, est-il en danger aujourd’hui ?
"Je suis très surpris par les analyses que font certains médias qui sont toujours très négatifs et qui estiment, sans avoir aucune connaissance, qu’il n’y a que deux ou trois équipes qui sont capables de disputer le Championnat, que toutes les autres sont mortes. Ce n’est pas très intelligent, dans des moments qui sont difficiles, où se joue la santé des hommes… Moi, j’ai été le premier à dire qu’il fallait arrêter de jouer. Avant que le gouvernement prenne la décision de tout stopper. J’ai la chance - ou la malchance- de voyager beaucoup et en janvier dernier, j’étais en Chine. J’ai vu ce qui se passait et j’ai dit : « Attention, voilà ce qui va arriver… J’ai bien calculé, mais il faut essayer tout de même d’être positif : aujourd’hui, nous sommes dans une situation délicate et il faut s’en sortir. Pour s’en sortir, il faut être positif ! Ce n’est pas en multipliant les propos négatifs sur chacun qu’on va s’en tirer."

Et que fait le football professionnel français pour s’en tirer ?
"Aujourd’hui, c’est important, tous les clubs professionnels sont très solidaires pour résoudre le problème. C’est vrai qu’au départ, on a eu des échanges qui ont montré que tout le monde n’avait pas la même vision des choses, mais à présent, les réunions sont constructives, elles sont posées, elles sont organisées afin de résoudre le problème qui se pose au football français.
Il faut sûrement changer beaucoup de choses, mais ce n’est pas évident. Ce qui est primordial, aujourd’hui, c’est comment on va gérer les trois prochains mois. Il est très important de finir la saison 2019-20, c’est très, très important. J’ai fait une proposition dans un groupe de travail : reprendre l’entraînement le 15/04 au moins jusqu’au 15/05/2020 et après, on verra ce que ça donnera…
Je propose que les joueurs soient enfermés dans un campus comme pour une préparation d’avant-saison, avec un contrôle médical préalable, tout le monde doit être contrôlé : les joueurs professionnels, le staff technique et le corps médical. Et il n’y a personne d’autre !"
Dans une bulle ?
"Dans une bulle. Il faut absolument dresser un plan pour l’avenir, pour ce qui va se passer demain. On ne va pas toujours pleurer, aller chercher de l’argent à droite ou à gauche. Montrons ce qu’on est capable de faire, travaillons, prouvons que nous sommes organisés. C’est ce qui ressort du groupe de travail que nous formons tous ensemble. Je suis donc dans un état d’esprit constructif et positif !"

C’est une vision quand même optimiste puisque vous prévoyez une reprise de l’entraînement le 15/04/2020, ce qui correspond au terme actuel du confinement. Mais rien ne dit qu’il ne sera pas une nouvelle fois prolongée ?
"Pourquoi est-ce que je parle du 15/04/2020 ? Parce que ça correspond aux statistiques que j’ai vues pour d’autres pays : Chine, Corée du Sud, Japon… Et je vous signale que des clubs allemands reprennent l’entraînement ! Ce virus, c’est une peste, c’est très embêtant, mais la France est un pays qui, intellectuellement, est au niveau, qui est très cultivé. Pendant quelques semaines, on n’a pas trop su comment s’y prendre, mais maintenant, on sait. Le gouvernement a fixé une direction, chaque secteur d’activité doit se déterminer et nous devons faire en sorte de reprendre une vie normale le plus rapidement possible.
Une voie est tracée, à chacun d’entre nous de montrer comment on peut s’organiser pour l’avenir. Si on ne fait rien, ce n’est pas bon.
À ce sujet, les réunions organisées par la Ligue sont très positives. On construit le futur : on veut finir le Championnat, on veut ensuite commencer la saison 2020-21. La vie continue, chacun son boulot. Nous disons bravo au corps médical pour tout ce qu’il fait ! Il manquait de moyens, mais du matériel est en train d’arriver et on va s’en sortir. Et en ce qui nous concerne, à nous de nous organiser pour finir d’abord la saison, car sinon, on va rester sur notre faim et il risque d’y avoir des polémiques… Ce n’est pas seulement une question économique. Il faut reprendre le chemin du travail, ça, c’est très important.
On sait bien qu’un sportif de haut niveau, il a besoin de 15 jours d’entraînement après 15 jours d’arrêt. Un mois d’arrêt : un mois de préparation. Nous sommes dans ce schéma et on peut ainsi finir vers le 20 ou 25/07/2020."
La reprise peut-elle avoir lieu Ă huis clos ?
"L’épidémie, après avoir atteint un pic, va baisser. Nous serons équipés, le gouvernement fait tout ce qu’il faut, il faut aussi que nous soyons disciplinés, organisés et sages. On va s’en sortir et si au début, on doit reprendre à huis clos, ce n’est pas très important. Il faut reprendre ! Si j’avais un raisonnement uniquement économique, je dirais qu’il ne faut pas jouer à huis clos. Quand le virus est arrivé en France début mars, j’ai dit qu’il ne fallait pas jouer du tout. Parce que bien avant d’arriver au pic de l’épidémie, il y a des gens qui sont malades ! Je disais que même à huis clos, il ne fallait pas jouer. Là , c’est autre chose, on parle d’une reprise. Il faut reprendre en douceur."
Vous parlez de réunions constructives. Y compris avec les diffuseurs ?
"Malheureusement, je ne discute pas avec les diffuseurs, il y a des gens de la Ligue qui discutent. Chacun son boulot (le Bureau de la LFP auquel appartient Waldemar Kita a désigné le 01/04/2020 quatre interlocuteurs pour discuter avec Canal+ : Nasser Al-Khelaïfi, Paris SG ; Jacques-Henri Eyraud, OM ; Olivier Sadran, Toulouse FC ; Jean-Pierre Rivère, OGC Nice). J’espère que tout le monde sera intelligent. J’ai lu dans L’Équipe que Canal+ disait qu’il n’était pas une banque. Ils ont sûrement raison, mais nous, nous ne sommes pas de cobayes. A un moment, il va falloir trouver une solution. A nous de montrer que nous voulons travailler, que nous voulons jouer. Et ensuite, à chacun de se déterminer."
Et que pensez-vous du « groupe des sept » qui s’était constitué le 20/03/2020 à l’initiative de Première Ligue avec Noël Le Graët et Didier Quillot notamment ?
"Dans ce genre de circonstances, il peut y avoir des initiatives, mais on a trouvé un juste milieu aujourd’hui. Tout le monde est impliqué dans les groupes de travail qui ont été constitués et chacun apporte sa contribution."
En ce qui concerne votre club, le FC Nantes, avez-vous des salariés en chômage partiel ?
"J’avais décidé très rapidement -ce n’est pas une décision d’aujourd’hui- que tous les administratifs, le secteur commercial, etc. seraient payés normalement jusqu’au 31/03/2020. Ce ne sont pas des salaires très importants, mais c’est très important pour les gens qui les reçoivent. Après, nous sommes en train d’étudier ce qu’on va faire pour le mois d’avril. Nous devons prendre une décision collective au niveau de la Ligue. Si tout se passe comme je l’ai décrit avec une reprise de l’entraînement le 15/04/2020 (où le 16, le 17 ou le 18), je pense qu’on va pouvoir rapidement retravailler normalement. Je m’alignerai sur ce qu’on va définir avec la Ligue."

Il y aura donc une attitude commune de tous les clubs au niveau social ?
"Il ne faut pas que chacun prenne sa décision dans son coin. Il y a les syndicats, il y aura des polémiques : moi, je touche moins, etc. On ne veut pas qu’il y ait de jalousies, les journalistes vont nous tomber dessus et vont monter l’un contre l’autre. Il faut donc une situation homogène."
Quelles sont vos relations, depuis la suspension du Championnat, avec les collectivités territoriales, à Nantes ?
"Il n’y aucun contact ! Ni avec la Ville, ni avec la Métropole. Personne ne s’est renseigné. Mais nous allons entreprendre une action humanitaire vis-à -vis des médecins, des cliniques et des hôpitaux. Nous allons entreprendre cela assez rapidement. Nous voulons au moins que le corps médical soit en sécurité au travail."
Et avec vos partenaires et sponsors, y a-t-il de contacts particuliers liés à la crise actuelle ?
"Nous avons de bonnes relations, tout se passe bien pour le moment. Je pense que tout le monde est dans un état d’esprit de solidarité : on comprendra si quelqu’un a un problème ou des difficultés…"

Où sont vos joueurs ? Ils sont restés dans la région nantaise ?
"Il y en a qui sont chez eux, en famille et ce n’est pas plus mal, car ce n’est pas facile d’être confiné quand on est tout seul : on cogite. Pour l’instant, on ne peut pas s’entraîner normalement, puisqu’on n’a pas le droit de sortir ou de courir, sauf dans des périmètres très limités. Il faudrait qu’ils reprennent l’entraînement assez rapidement car leur corps est leur outil de travail."
Êtes-vous inquiet aujourd’hui pour le football professionnel français ?
"Je ne connais pas les comptes de tout le monde, mais je suis inquiet, ça, c’est sûr ! Si je suis logique, avec ma vision d’entrepreneur, la situation actuelle peut être une bonne occasion de changer beaucoup de choses, mais je ne suis pas seul à décider. La sagesse veut que nous continuions à discuter entre nous pour ensuite nous aligner sur les décisions qui seront prises."
Dans un futur lointain, est-il possible qu’on souligne que la crise provoquée par le Covid-19 dont le bilan est dramatique, a marqué l’ouverture d’un nouveau chapitre pour le football français ?
"Il le faut ! Si ce n’est pas le cas, cela signifiera qu’on n’a rien fait. Dans cette situation, il faut positiver. C’est dans la difficulté qu’on voit ses amis. Donc aujourd’hui, on doit se retrouver entre amis, parler tous le même langage, ce qui, sincèrement, est le cas depuis plusieurs semaines. Tout le monde est posé, tout le monde écoute tout le monde, une construction est en cours. L’important, c’est de reprendre le travail, l’entraînement. Après, tout va se régulariser tout doucement, progressivement. Il faut toujours commencer par la base. On travaille, on discute, on progresse étape par étape, « step by step »."

Vous parlez de « changer beaucoup de choses ». Quelles sont les choses les plus importantes à changer ?
"La chose la plus importante, c’est quelque chose qui m’a toujours chagriné : nous avons un trop fort turnover parmi les présidents délégués de clubs. Or, pour construire quelque chose de stable, il faut avoir des groupes de travail composés d’hommes qui connaissent les dossiers, qui ont l’expérience, à la fois dans leur club et éventuellement dans leur société. Je pense que ce sont les propriétaires de clubs qui devraient gérer le conseil d’administration de la Ligue. Moi qui suis à Nantes depuis 14 ans, j’ai vu beaucoup de présidents délégués défiler à Marseille, beaucoup de présidents délégués défiler à Bordeaux, dans d’autres villes aussi… Il faut une certaine stabilité des hommes et de la maturité, qui est nécessaire dans la gouvernance."
Vous dites « stabilité » et « maturité », vous pourriez ajouter « responsabilité » puisque vous souhaitez que ce soit les propriétaires des clubs et non plus des présidents délégués qui soient aux commandes ?
"Cela va avec, bien sûr ! Et c’est important. Il faut trouver un système qui assure la stabilité."
Et il faut jouer collectif !
"Il faut toujours jouer collectif. Le capitalisme n’exclut pas de jouer collectif. J’estime que je suis beaucoup plus social dans mon club que Nantes Métropole. Moi, j’ai voulu construire un stade. Tous les clubs doivent en passer par là , il faut structurer les clubs, c’est très important ! C’est notre devoir, c’est le devoir de chaque président, de chaque propriétaire ! Et un stade, c’est un outil de travail !"
En ce qui concerne vos autres activités (Laboratoires Vivacy « spécialisés dans la conception, la production et la distribution de dispositifs médicaux injectables pour une utilisation dans le domaine de l’anti-âge »), comment résistent-elles à la crise sanitaire actuelle ?
"Elles fonctionnent très, très bien. Avec des valorisations très importantes. Il n’y a pas de problème. Je suis dans la conception, dans la recherche, dans la production en matière médicale. Et mon entreprise est en France (siège à Paris, usine en Haute-Savoie, près de Genève). J’ai la chance de travailler avec des gens qui ont un très bon niveau intellectuel, des bac + 5, des pharmaciens, des médecins, des biologistes, des chimistes… Des gens formés en France et qui travaillent en France. Les gens veulent continuer à travailler, il y a de la demande et nous sommes un peu privilégiés puisque nous travaillons dans des « salles blanches » (salles propres et stériles)."
Et vous produisez en France ?
"Moi, je me bats depuis 30 ans et je n’installerai jamais une usine en Chine ! Quand j’entends le président de la République dire qu’il ne faut plus être dépendant, cela me fait plaisir. Cela fait 30 ans que je le dis. Jamais je ne mettrai ma production en Chine, car je ne veux pas enlever le pain de la bouche de mes enfants. Il faut absolument être autonomes. Alors que c’est l’Europe qui a construit la Chine. Parce que nos charges et nos impôts sont trop lourds. Et parce que quelqu’un qui gagne 100 euros en Chine en gagne 3 000 chez nous. J’aurais pu gagner des millions en allant en Chine, je ne l’ai pas fait et je suis très heureux de ne pas l’avoir fait."














